Interview #1 Professeur Roger Erivan
Professeur Roger Erivan, quelle est votre fonction ?
Depuis un peu moins d’1 an, je suis devenu professeur… C’est un parcours qui comporte plein d’étapes différentes. Après la thèse de médecine, il faut avoir fait un Master 1, un Master 2, une thèse d’université, donc une thèse que l’on appelle « de science ». Il faut faire une habilitation à diriger la recherche… sans oublier une année de mobilité pour laquelle, j’étais parti à Chicago, puis à Barcelone justement pour étudier les greffes. Après, j’ai présenté le concours de Professeur que j’ai eu l’année dernière.
Qu’est-ce que cela a changé dans votre vie Roger Erivan ?
Dans la vie de tous les jours, cela ne change pas grand-chose, parce qu’on fait déjà toute l’activité d’enseignement, toute l’activité de recherche qui incombent à ce poste. Après, ce qui change, c’est une reconnaissance, d’être « récompensé », de tout le travail fourni.
Est-ce que cela apporte une crédibilité supérieure ?
Oui, bien sûr. Après, dans le domaine des greffes qui nous intéresse, on était quand même déjà très connus. Mais c’est sûr que ça ne fait que mettre un coup de projecteur sur tout le parcours qui a été mis en place.
Vous êtes fortement impliqué dans cette Ostéobanque qui vous tient à cœur. Comment est né le projet à l’époque et qu’est-il en train de devenir aujourd’hui ?
En fait, Ostéobanque, au départ, a été créée par un besoin, le besoin de pouvoir réaliser des greffes. La structure a été montée de façon associative parce que c’était ce qui nous paraissait le plus en cohérence avec ce qu’on avait envie de monter… Au départ, on ne s’intéressait qu’aux têtes fémorales parce que c’était ce qui était « facile », c’est-à-dire « facilement accessible » parce que ce sont des déchets opératoires obtenus sur des patients. Ce sont des tissus qui, au lieu d’être jetés, sont réutilisés. Puis, rapidement, est apparu le problème des greffes de tendons. Maintenant, c’est vraiment notre principale activité face à ce besoin sur tout ce qui est greffes de ligaments, greffes de ménisques.
Interview #2 Professeur Roger Erivan
De nombreux patients interviewés ont évoqué, lors des greffes de tendons, une minoration de la douleur par rapport à une « autogreffe » ?
On dit bien une autogreffe. En fait, habituellement, quand un patient se fait une lésion au niveau ligamentaire sur un genou (soit 80% de nos greffes), on prend des tendons sur son genou pour pouvoir le greffer. Dans les cas où on utilise les allogreffes, soit dans les cas multi-ligamentaires (plusieurs ligaments), soit dans les cas de reprise, le gros avantage de les utiliser (« allo » veut dire « qui vient d’un autre patient » VS « auto » « qui vient du même patient »), le gros avantage est qu’il n’y a pas toute la morbidité, tous les effets indésirables liés au prélèvement. Donc, on n’abîme pas le genou pour le réparer. On le répare avec quelque chose qui existe déjà.
Il semble aussi qu’il y ait une évolution plus rapide, moins dans la douleur, avec rapidement une reprise d’activité ?
En effet, sur ces indications de reprises multi-ligamentaires, c’est sûr que la rééducation est beaucoup plus rapide. Un genou multi-ligamentaire, c’est un genou où il a plusieurs ligaments qui sont abîmés. Or, il n’y a pas assez de ligaments sur ce même genou abimé pour pouvoir le réparer. Si l’on devait faire des autogreffes, on serait obligé de le prélever sur l’autre genou. Alors, forcément, si pour réparer le genou droit, on abîme le genou gauche, le patient récupère moins vite. C’est vraiment le principal avantage des allogreffes.
Interview #3 Professeur Roger Erivan
Professeur Roger Erivan, qu’est-ce que cette technique des allogreffes demande, en termes de pratique ? Est-ce qu’il y a une démarche différente pour le chirurgien utilisateur ?
Pour le chirurgien qui veut l’utiliser, il y a des conventions à établir et à signer entre la banque de tissus et l’établissement utilisateur, la banque de tissus et le chirurgien utilisateur. Une fois que ces conventions sont établies, le chirurgien peut commander ces greffes. Cela sous-entend qu’il faut bien planifier les interventions ; cela ne se fait pas la veille pour le lendemain. Il faut quelques jours ou quelques semaines, selon le degré d’urgence. Cela sous-entend également qu’il y a toute une logistique autour. Ce sont des greffes qui sont congelées. Il faut pouvoir les transporter de façon congelée, les conserver de façon congelée avant de les utiliser, et qu’elles soient décongelées au bon moment… Ensuite, au niveau pratique, lors de l’intervention, c’est plus simple qu’une autogreffe, parce qu’il y a moins de préparation ; les tendons ont déjà été préparés lors du prélèvement sur le patient décédé. Certes, il y a une adaptation au patient présent, mais c’est moins compliqué techniquement.
Interview #4 Professeur Roger Erivan
𝗣𝗿𝗼𝗳𝗲𝘀𝘀𝗲𝘂𝗿 𝗘𝗿𝗶𝘃𝗮𝗻, 𝗽𝗼𝘂𝗿𝗾𝘂𝗼𝗶 𝗽𝗲𝗻𝘀𝗲𝘇-𝘃𝗼𝘂𝘀 𝗾𝘂’𝗶𝗹 𝘆 𝗮 𝘂𝗻𝗲 𝗮𝘂𝗴𝗺𝗲𝗻𝘁𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝘂 𝗻𝗼𝗺𝗯𝗿𝗲 𝗱𝗲 𝗱𝗲𝗺𝗮𝗻𝗱𝗲𝘀 𝗱’𝗮𝗹𝗹𝗼𝗴𝗿𝗲𝗳𝗳𝗲𝘀 ? 𝗜𝗹 𝘆 𝗮 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝗱’𝗮𝗰𝗰𝗶𝗱𝗲𝗻𝘁𝘀 ?
RE : Non, non, il y a même moins d’accidents à mon avis qu’il y a 20 ou 30 ans. Il y a moins d’accidents de la route, ou autres… C’est surtout que ce n’était pas connu en France. Si l’on regarde les chiffres aux Etats-Unis, par exemple, pour les mêmes indications, ils greffent dix fois plus que nous, avec des allogreffes. En Espagne, pays qui a à peu près quinze ans d’avance sur nous sur les greffes, ils greffent cinq fois plus que nous. Donc, en fait, c’est juste un retard de la France sur ce domaine ; retard que l’on est en train de rattraper.
𝗘𝘀𝘁-𝗰𝗲 𝗾𝘂𝗲 𝗹𝗮 𝘀𝗲𝗻𝘀𝗶𝗯𝗶𝗹𝗶𝘀𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝗲𝘀 𝗽𝘂𝗯𝗹𝗶𝗰𝘀, 𝗱𝗲𝘀 𝗮𝗰𝗰𝗼𝗺𝗽𝗮𝗴𝗻𝗮𝗻𝘁𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗲 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗮 𝗱𝗲́𝗺𝗮𝗿𝗰𝗵𝗲 ?
RE : Oui, c’est sûr. C’est le retour des équipes de coordination à chaque fois quand on discute avec elles. Toute la communication qui est faite, d’une part par nous et d’autre part, par l’Agence de la Biomédecine, fait que les familles sont beaucoup moins réticentes. Elles n’avaient jamais entendu parler de greffes d’os, de greffes de tendons, de ligaments, de ménisques avant.
Désormais, elles commencent. Alors, certainement, pas assez, parce que sinon on arriverait à prélever encore plus, mais… mais ça participe oui.
Interview #5 Professeur Roger Erivan
Professeur Erivan, sur les territoires, quelle est la sensibilité autour des allogreffes et d’Ostéobanque ? Est-ce qu’il y a déjà une culture, une connaissance suffisante, ou faut-il remettre tous les matins sur la table ?
RE : Non. Ici, localement, c’est très connu. En France, Ostéobanque est moteur sur cette activité. En Auvergne, on « baigne » dedans. Pas besoin de rabâcher tous les jours. C’est sûr que lorsque l’on va dans des congrès, que l’on fait des communications, comme en Suisse sur ce sujet, on nous pose des questions : Comment fait-on ? Comment met-on en place ? Quels sont les freins ? Quels sont les points bloquants ? Ce sont vraiment des questions que nous avons tous les jours, mais, surtout, en dehors notre territoire.
Est-ce que, justement, les témoignages de vos patients, qui sont à chaque fois des vrais moments d’émotion, sont contributeurs dans cette démarche de partage ?
Interview #6 Professeur Roger Erivan
RE : C’est exactement ça. Nous partageons tout un processus de formation des chirurgiens, et d’accompagnement des équipes pour essayer de mettre en place cela.
C’est aussi réalisé au niveau européen ?
RE : Au niveau européen, nous travaillons beaucoup avec la banque de tissus de Barcelone. J’y étais pendant six mois et l’on se connait bien. Ensuite, au niveau européen, ce sont plus des collaborations sur les processus, sur tout ce qui est apprentissage, formation et surtout, sur des échanges de greffes. Quand telle banque a tel tissu ou en a besoin, on peut se les échanger.
Vous sentez qu’il y a une montée en puissance de partage de compétences, d’envie de progresser au service du patient ?
RE : C’est certain ! C’est aussi grâce à ça qu’on arrive à avoir de plus en plus de prélèvements. Même si, comme je le disais tout à l’heure, on n’en a pas encore assez, c’est en train de bien augmenter.
Interview #7 Professeur Roger Erivan
Professeur Erivan, est-ce que le monde sportif est plus touché par les greffes allogreffes ?
RE : Oui, les greffes multi-ligamentaires concernent à 90% des sportifs ; des skieurs, des motards, des footballeurs, des rugbymen, pour des lésions qui sont très graves et qui surviennent à haute cinétique. Outre les sportifs, le deuxième grand volet concerne des reprises de ligamentoplasties : quelqu’un qui a déjà eu une ligamentoplastie par une autogreffe qui recasse et, à ce moment-là, on utilise une allogreffe. Cela peut être des gens un peu moins sportifs, mais cela peut aussi être des sportifs…
On parle des ligaments, mais il n’y a pas que les ligaments au sein d’Ostéobanque. Quelles sont les autres pratiques ?
RE : Les ligaments à eux seuls doivent représenter 70 à 80 % des greffes. Mais ce ne sont pas les seules. Parmi les autres greffes sur lesquelles il y a le plus de manque, on trouve les greffes de ménisques. Les greffes de ménisques concernent un petit nombre, mais sont très utiles pour les patients. Selon les années, il y en a entre 15 et 50 par an, en France. Mais, pour les patients qui ont cette intervention, cela retarde en moyenne de 10 à 12 ans l’évolution de l’arthrose. Donc la pose d’une prothèse n’arrivera que 10 à 12 ans plus tard, grâce à cette greffe de ménisque. Cela n’est pas négligeable ! Les autres greffes que l’on promeut sont les greffes osseuses. Il y a les têtes fémorales, véritables « greffes historiques », mais qui ont un tout petit volume : une tête fémorale fait entre 40 et 55 mm de diamètre, donc 4,5 cm de diamètre. Ce n’est pas très gros. Et les autres greffes sont les greffes massives, des greffes beaucoup plus longues telles que des fémurs de 20 ou 30 cm. C’est utilisé principalement pour ce qui concerne les tumeurs, les cancers osseux qui ont besoin de grandes résections ou, alors, tout ce qui est post-infectieux : des patients qui ont eu une infection, l’infection a détruit l’os, et a obligé à l’enlever, nécessitant une greffe de ce type.
Sur ce dernier point, Professeur Erivan, il y a déjà beaucoup d’avancées. Là aussi, arrivez-vous à collecter ?
RE : On le fait aussi. Pour ma part, je réalise ce type de greffe sur tout ce qui est reprise de pseudarthrose. Une pseudarthrose, c’est une fracture qui n’arrive pas à consolider. Habituellement, quand cela n’arrive pas à consolider, on est obligé d’enlever l’os qui est « mort » et de prendre de l’os sur le bassin du patient pour pouvoir le greffer. Parfois, cela ne marche pas. Dans ces cas, on utilise des allogreffes. J’en ai pratiqué des dizaines. Par la suite, on fait des suivis spécifiques avec des contrôles scanner pour pouvoir bien voir l’intégration de ces greffes. Cela marche très bien.
Cela permet de retrouver une mobilité pour les patients ?
RE : D’appuyer tout simplement ! De marcher puisque, quand on a une pseudarthrose de fémur, on ne peut pas marcher. Ce type de greffe sert à ça.
Quels sont les objectifs 2024 pour Ostéobanque, Professeur Roger Erivan ?
RE : L’objectif majeur, c’est d’avoir des greffes pour pouvoir soigner plus de patients.







